LETTRE DE BALTHAZAR(5)

de Salvador de Bahia à KOUROU

du Samedi 14 Mars au Jeudi 26 Mars 2009

1°18'N 43°04'W. Nous filons entre 8 et 9 noeuds cap direct sur l'île Royale, île

principale des îles du Salut, au large de Kourou, où nous attend Madeleine. Nous

sommes Lundi 23 Mars, très au large de l'estuaire de l'Amazone et à 600 milles de la Guyane française.

Il y a une dizaine de jours, le Samedi 14 Mars, nous étions très heureux de reprendre la mer après une immobilisation de Balthazar de plus de 4 mois.

Revenus à Salvador la première semaine de Mars pour monter une dérive neuve

remplaçant celle stupidement endommagée au Crouesty avant le départ nous

attendons la caisse de 4m de long et 800 kg expédiée par voie aérienne qui s'était égarée à Sao Paulo, y avait passé le carnaval, et devait parcourir 1500 km en camion pour arriver à l'aéroport de Salvador. Bravo le transitaire! Les quelques 12 jours de marge sur le délai de transport annoncé n'y ont pas suffit, d'autant plus qu'il a fallu encore 4 jours de bureaucratie invraisemblable pour la dédouaner. Heureusement que Marcelo, notre factotum brésilien très débrouillard était là pour traiter les problèmes. Nous ne nous en serions pas sortis sans lui. Pour prendre notre mal en patience et nous éloigner de la chaleur torride et de l'ambiance bruyante du terre plein de la marina nous allâmes passé la fin de semaine (7 et 8 mars) dans une délicieuse pousada dans la petite station balnéaire de Praia do Forte, une centaine de kilomètres au Nord de Salvador. Sur la route en nous y rendant nous nous régalons d'une churrascaria où l'on vous sert sur d'énormes broches que l'on découpe régulièrement dans votre assiette des viandes grillées de toutes sortes jusqu'à ce que vous soyiez totalement repus, ceci pour moins de 15€ tout compris. Ambiance très sympathique et bon enfant dans ce village de Praia do Forte où nous profitons d'un orchestre très authentique constitué de jeunes, d'adolescents et même d'enfants, qui chantent et dansent des capoeiras endiablées sur la rue principale envahie par les

brésiliens en weekend.

Nous en sommes revenus reposés et en forme pour enfin toucher la caisse et

remonter la dérive sous la direction précise de Maurice, aidés par Marcelo et ses

portepalettes poussives. Nous en profitions pour passer une couche supplémentaire d'antifouling et avoir ainsi la carène bien lisse pour les longues étapes qui nous attendent.

Pendant que nous travaillions sous cette chaleur torride sur le terre plein j'admirais l'équipe de brésiliens manipulant avec dextérité et en rigolant en permanence les engins de manutention portant les grosses vedettes pour les sortir de l'eau, les caréner et les remettre à l'eau, sur une aire très étroite exigeant des manoeuvres au centimètre. Lorsque les vedettes étaient prêtes à être remises à l'eau ils allumaient à plein pot leurs chaînes HiFi, y glissaient leurs CD favoris et les conduisaient à l'eau sous le travelift en esquissant des pas de samba.

Après l'appareillage de la baie de tous les Saints nous avons remonté par un temps splendide la côte brésilienne jusqu'à hauteur de Recife contre vent et courant, comme prévu, en s'aidant du moteur pour faire ensuite route directe vers Natal l'orientation de la côte rendant vent et courant favorables.

Mardi 17/3 nous décidons de faire une halte à la petite marina de Jacaré située sur le rio Paraiba, à une centaine de milles au Sud de Natal. La partie difficile étant faite cela permettra à l'équipage de passer deux bonnes nuits et de partir reposés pour la longue étape au vent portant vers Kourou. Nous parvenons à l'embouchure du rio par nuit noire mais le chenal d'entrée est bien balisé par un phare et des bouées lumineuses.

La remontée du rio sur 4 milles n'est pas éclairée mais le radar, la cartographie, et André à l'étrave armé d'un puissant projecteur (offert par le Prince de Port miou) permettent d'effectuer ce trajet sans problèmes. Nous sommes accueillis au petit ponton d'accueil par Didier, un marin de cette marina modeste et un couple sympathique de français arrivés là depuis quelques jours en provenance du Sénégal et venus tourner nos amarres. Ils sont voisins de Nenad, à Sarzeau et ont leur bateau, lorsqu'ils ne sont pas en vagabondage, mouillé sur un corps mort derrière l'île d'Ars (dans le Golfe du Morbihan pour les estrangers).

Nous apprécions, en dînant tard dans le cockpit, le silence et l'eau plate de ce hâvre de paix.

Nous nous réveillons le lendemain en nous croyant déjà arrivés sur le Kourou. Même végétation amazonienne, même ambiance mais avec la nonchalance et la gaîté brésilienne en plus. Nous faisons la connaissance de Philippe, vagabond des mers français ayant jeté ici son ancre il y a une dizaine d' années. Trouvant à juste titre l'endroit sympathique, très bien protégé et sûr il y construit intelligemment cette petite marina (2 pontons d'une quarantaine de bateaux) qu'il exploite et entretient impeccablement aujourd'hui. Elle est maintenant connue des oiseaux du large et les deux pontons sont pleins de bateaux de passage, en majorité français (c'est la France qui fournit le plus gros contingent de vagabonds des mers). Certains y laissent leur bateau en sécurité plusieurs mois pour faire du tourisme ou retourner chez eux. Le lendemain balade dans la rue principale de Jacaré, pauvre mais propre et pavée, bordée de minuscules maisons de pêcheurs et déjeuner dans un restaurant en terrasse sur le fleuve. L'après midi nous allons bavarder avec un vieux couple d'américains d'Alaska en train de rapetasser et calfater leur vieux ketch en bois, lui au visage d'indien marqué par des pommettes saillantes , plein d'humour et de philosophie, elle petit bout de femme fine et aux yeux pétillants, parlant français, ayant fréquenté la Sorbonne dans les années 68. Le soir nous invitons un couple d'Australiens sympathiques, arrivés la veille de CapeTown et Ste Hélène, à boire le ti'punch dans notre cockpit. Lui a eu le courage, le savoir faire et l'organisation pour construire en bonne partie lui-même ce joli sloop de 14m qui est notre voisin. Elle,Lynda, solide plante blonde et pulpeuse ,fille de Hollandaise, très expansive.

Nous reprîmes la mer Jeudi matin 19/3 pour faire route directe au large sur le cap NE du Brésil par petit temps très agréable. En fin d'après midi l'alizé se réveillait un peu en montant à 10/12 noeuds nous permettant de filer au petit largue, allure royale du voilier, à 8 noeuds plus et Natal était doublé en fin d'après midi. Vendredi, après avoir doublé le cap San Roque nous mettons le cap au NW par vent alizé de travers pour se dégager de la côte de Fortaleza et éviter les mauvaises rencontres.

Dans la nuit du 20 au 21/3 JP qui est de quart vient me réveiller vers 2h du matin, le radar annonçant l'arrivée d'un énorme grain envahissant les 2/3 de l'écran réglé sur l'échelle 6 milles. Nous roulons une dizaine de tours de génois et nous tenons prêts à affaler la GV si le vent monte trop fort. Le voilà avec son déluge d'eau mais le vent n'excédant pas 25 noeuds nous restons sur route à 9 ou 10 noeuds. Le déluge qui martèle la capote et les voiles dure une demi heure car nous accompagnons le grain, puis celui-ci épuisé se dissout. Voilà un bon rinçage des voiles et du grément courant et un bon test d'étanchéité de Balthazar, y compris sa capote, subi avec succès.

Mardi 24 Mars. Sixième jour de marche à plus de 8 noeuds, pointes à 9 et 10 noeuds, alizé traversier tribord amures sans pratiquement toucher aux écoutes. Balthazar file tout seul sur cette belle mer bleue foncée et abat ses 200 milles par 24h. Deux décrochages successifs du pilote automatique hydraulique Furuno nous obligent à commuter provisoirement sur le deuxième pilote Raymarine électrique. Problème à élucider provenant très probablement du compas/gyromètres de référence de cap; le spécialiste de Pochon prévenu par courriel nous conseille de faire un reset suivi d'un recommissioning complet de cet équipement, ce que nous ferons après avoir étudié la procédure, en eaux calmes à Fort-de-France. Pour l'instant il est retombé en marche.

A plusieurs endroits nous passons au-dessus de montagnes sous marines gigantesques, s'élevant d'un jet du plancher de 4000m pour venir affleurer (une à 22m, l'autre plus loin à 44m) la surface de l'océan. Ces reliefs volcaniques tourmentés et invisibles sont impressionnant et excitent l'imagination. Quelle flore et quelle faune aquatique habitent ces abîmes? Prudemment nous nous déroutons de notre route qui nous faisait passer juste dessus. De quand date en effet ces sondages? Qui surveille ces monstres volcaniques plus ou moins endormis?

A l'approche de KOUROU les échanges de courriels s'accélèrent et cela fait chaud au coeur de constater que le Centre Spatial de Guyane, ARIANESPACE, le commandant du port de Paracaibo, les relations publiques, Madeleine aux îles du Salut se mettent en 4 pour nous accueillir. Cela fait pourtant 20 ans déja que j'ai quitté la Direction Générale du CNES et la Présidence d'Arianespace!

Depuis hier soir les fonds remontent annonçant l'approche de la Guyane et nous avons doublé ce Mercredi matin par temps splendide le premier point d'atterrissage choisi pour contourner des hauts fonds au SE de Cayenne, très au large.

Poussés par un courant puissant (deux noeuds) nous nous sommes réveillés ce matin Jeudi 26 dans l'eau couleur marron clair et limoneuse, caractéristique des eaux côtières qui remontent de l'embouchure de l'Amazone sur le plateau continental par fonds moyens de 60m. Nous venons d'entrer dans les eaux françaises en passant le travers de l'embouchure de l'Oyapoque, fleuve qui marque la frontière entre le Brésil et la Guyane française. Plusieurs tribus indiennes notamment les Galibis ou Kalina, les Rocouyennes (colorés de rouge au rocou) et les Oyampis vivent sur ses rives à St Georges de l'Oyapoque et en amont au fond de la forêt amazonienne où Maufrais se perdit, dans un mélange de vie primitive, tribale, et de vie pastorale aux couleurs de la

République (gendarmes, école, soins...). Les villages les plus reculés sont protégés et interdits d'accès sans autorisation préfectorale, notamment à Camopi. Problème impossible de protéger et préserver ces tribus primitives du contact destructeur de notre civilisation sans en même temps les ghettoiser.

Tout à l'heure petit message de Madeleine pour savoir vers quelle heure nous arrivons et si nous venons dîner ce soir. Madeleine nous attend, dans cette solide et grande maison en pierres rouges d'où était dirigé le bagne des îles du Salut, transformée en hôtel restaurant. Oui Madeleine les retrouvailles ce sera ce soir au dîner, au calme avant la presse de la fin de semaine.

André décide de mettre la canne à l'eau dans ces eaux poissonneuses. En moins de 5 minutes le frein délivre son cliquetis caractéristique et André sort une bonite de 3 kg environ. Bonite en papillote bien fraîche pour midi. Un délice.

Peu après le Connétable, petite île boisée et protégée comme réserve d'oiseaux,

apparaît à bâbord comme une sentinelle sortant de la mer. Il marque l'approche de la pointe Béhague et de la rivière de Kaw. Cayenne et le fleuve Mahury ne sont plus loin.

Après le déjeuner nouvelle jolie bonite qui, après avoir été vidée par Maurice, prend le chemin du congélateur.

L'alizé s'est assoupi et nous mettons le moteur sur une mer calmée, le courant très puissant atteint 3 noeuds. On distingue bien maintenant les montagnes de Cayenne sur l'horizon et nous croisons les crevettiers à la pêche. Les eaux au large (une vingtaine de milles) de la Guyane sont en effet riches en crevettes délicieuses que les Guyanaises savent particulièrement bien préparer. Souvenons nous pour les anciens de celles de Tintin à Sinnamary. Thalassa nous a présenté récemment une jeune Guyanaise énergique et bien formée dirigeant une flotte d'une quinzaine de crevettiers basés au port du Larivot sur la rivière de Cayenne. Ces crevettes sont essentiellement exportées aux USA notamment.

Ce n'est pas sans une émotion certaine que nous apercevons à 10 heures (en gisement) la Montagne des Singes et la montagne des Pères d'où l'on domine le Centre Spatial Guyanais et où (sur la dernière) sont installées des stations radar et de télémesures couvrant les lancements d'Ariane, puis droit devant sur l'horizon les îles du Salut. Que de souvenirs très forts recèlent ces lieux pour nous qui avons eu la chance de vivre l'aventure ARIANE. C'est à la fois loin et très proche. La dernière fois j'étais venu avec Anne-Marie et un certain nombre d'anciens passer Noël 1999 pour fêter le vingtième anniversaire du premier lancement intervenu le 24 décembre 1979.

Nous apercevons les ELA et doublons St Joseph au soleil déjà doré approchant du couchant, colorant les maisons joliment restaurées des légionnaires à demi cachées dans les cocotiers. Angèle est là, bras droit de Madeleine, qui nous désigne le corps mort où nous venons nous amarrer après avoir mouillé de l'arrière.

Nous sommes arrivés aux îles par ce beau soleil couchant.

Île Royale le Jeudi 26 Mars 2009 à 18h

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre (d’Allest), Maurice (Lambelin), André (Van Gaver), JP et Mimiche